Le Télégramme
2023
Claire Steinlen, « Tête d’affiche, Christophe de Quénetain, historien. », Le Télégramme, 31 décembre 2023, n° 24620, p. 40 :
« Tête d’affiche Christophe de Quénetain, historien : « Ce que j’aime, c’est dénicher des chefs-d’œuvre »
Historien et antiquaire, le Breton Christophe de Quénetain vient de sortir un livre d’art sur le peintre Étienne-Barthélemy Garnier (1759-1849). Le premier catalogue exhaustif de cet artiste, longtemps resté dans l’ombre écrasante de Jacques-Louis David. « Je suis un des seuls dans l’histoire de l’art à m’intéresser à plusieurs domaines différents : les arts décoratifs, la sculpture, la peinture et le dessin. […] Le point commun entre mes activités de marchand et d’historien de l’art, c’est de chercher la modernité à travers des matériaux et des périodes différentes »
Comment vous êtes-vous retrouvé à travailler sur Étienne-Barthélemy Garnier ? J’avais déjà fait les monographies de son grand-père, François, et de son père, Pierre, tous deux talentueux ébénistes du marquis de Marigny, frère de la Pompadour et l’équivalent du ministre de la Culture de l’époque. À cette occasion, j’avais retrouvé beaucoup de documents inédits sur son fils… que j’ai mis vingt ans à mettre en forme.
Pourquoi ? Il existe encore énormément de documents d’archives inédits, mais ils sont disséminés entre l’Académie des beaux-arts et l’Institut de France. Les recherches sont donc longues et laborieuses. Mais le côté sociologique m’a passionné. Il s’opère, en effet, chez ce peintre, un véritable phénomène d’ascension sociale. Le grand-père a des responsabilités, mais juste au sein de la corporation, tandis que le père devient ébéniste d’un ministre, et qu’Étienne-Barthélemy entre à l’Académie des beaux-arts en tant que peintre d’histoire, le statut le plus prestigieux. Il est vraiment arrivé au sommet.
Qu’avez-vous découvert sur ce personnage ? C’est un peintre néoclassique, qui copie l’Antiquité, comme c’était la norme à cette époque. Il est sélectionné pour partir à Rome, à l’occasion de « son voyage en Italie », comme deux ou trois autres peintres qui avaient eu cette chance. La Révolution française éclatant sans l’impacter, il poursuit sa carrière. C’est un Talleyrand de la peinture : il s’adapte et traverse les différents régimes politiques sans encombre. C’est aussi un précurseur : il réalise un tableau de Napoléon, une commande qu’il peint en 1808 pour le château de Versailles. Napoléon 1er y pose dans son cabinet de travail aux Tuileries. Le tissage d’une tapisserie est, par ailleurs, commencé aux Gobelins, mais cette œuvre ne sera jamais achevée à cause du changement de régime. C’est un tableau très remarqué, qui, malheureusement, disparait ensuite. Mais miracle, on l’a redécouvert à l’occasion de la publication de l’ouvrage ! Le grand public, quant à lui, ne garde en tête que le même sujet, très connu, exécuté par David, en 1812, qui représente l’empereur, exactement dans le même lieu.
Est-ce qu’il n’a pas souffert d’un patronyme déjà très utilisé ? (Rires) C’est vrai qu’entre l’excellent peintre Michel Garnier, connu pour ses scènes de genres, fin XVIIIe, et l’architecte Charles Garnier, qui a réalisé l’Opéra Garnier, et qui sont tous les deux sans liens familiaux avec lui, il n’était pas aidé !
À travers vos recherches, vous vous êtes rendu compte que la Bretagne était l’endroit où il y avait aujourd’hui le plus d’œuvres de Garnier… Oui, il y a deux somptueux dessins au musée des Beaux-Arts de Quimper (« La consternation de Priam » et « L’Empereur Maurice »), mais aussi la vierge conservée à la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul de Nantes, qui avait été réalisée originellement pour La Madeleine, à Paris, en 1827. Et l’autre grande découverte du livre, c’est « La Dévotion aux armes du Purgatoire », datée de 1835, qui est conservée à la chapelle Notre-Dame de Kerellon, à Plouénan (29). C’est l’une de ses dernières compositions.
Vous dites qu’il fait partie d’une génération sacrifiée, entre David et Delacroix. Pourquoi ? Oui, c’est un peintre du XIXe, formé au XVIIIe, et il n’a pas été facile d’exister pour les peintres de cette génération. À cause de figures emblématiques, qui étaient plus singulières – et peut-être plus douées – comme David, puis Delacroix. C’est ce qu’a très bien montré la grande exposition David-Delacroix de 1974-1975, au Grand Palais. Je voulais redonner à Garnier une place parmi les grands peintres de son temps, à qui l’on doit une œuvre importante, comme le gigantesque tableau « L’entrée de Napoléon et Marie-Louise dans le jardin des Tuileries le jour de leur mariage », qui est toujours exposé au château de Versailles.
Vous êtes antiquaire et historien de l’art. Or, c’est assez rare de faire de la vente et de la recherche ? Oui, je suis un des seuls dans l’histoire de l’art à m’intéresser à plusieurs domaines différents : les arts décoratifs (mobilier, céramique, tapisserie), la sculpture, la peinture et le dessin, parce que mes champs de recherches ont évolué au fil des années. Mais le point commun entre mes activités de marchand et d’historien de l’art, c’est de chercher la modernité à travers des matériaux et des périodes différentes. Ce que j’aime, c’est dénicher des chefs-d’œuvre et les mettre en valeur.
Comment effectuez-vous vos recherches ? Je recherche des objets d’art dans des ventes aux enchères à travers le monde, de New York à Madrid, mais aussi dans des petites ventes. Comme ces singes en porcelaine de Madame de Pompadour, trouvés dans une vente en Californie, ou encore ce magnifique bas-relief, en porcelaine bleue et blanche de Wedgwood, que j’ai vendu au musée de Houston, au Texas.
Vous qui êtes breton, originaire du pays de Fougères (35) – votre aïeul, Bertrand Huchet, était le « Premier ministre » du duc de Bretagne, en 1421 – vos livres tournent décidément autour de la région ! Oui, mon livre précédent, sorti l’an dernier, traitait des souvenirs de guerre de mon grand-père, le général de Quénetain, né à Saint-Senoux, en Ille-et-Vilaine. Ses mémoires racontent le quotidien du front. Et le prochain sera consacré à un homme, lui aussi originaire du Grand Ouest, Nicolas Besnier, l’orfèvre du roi Louis XV. Il sera publié l’an prochain, aux Presses universitaires de Rennes. « Étienne-Barthélemy Garnier » de Christophe de Quénetain et Moana Weil-Curiel. Éditions Phaéton, Mobilier national, Feu et Talent. 544 pages. 74 €. »